CHAPITRE QUARANTE

« Ils sont partis. »

Valéry Ottweiler leva les yeux du rapport qu’il était en train de lire et interrogea du regard l’homme qui se tenait sur le seuil de son bureau. Damien Harahap, ex-gendarme de la Ligue solarienne, avait un physique éminemment oubliable – qui lui avait été très utile au service de son ancien employeur – mais Ottweiler avait découvert un cerveau très performant derrière cette façade quelconque.

Et aussi un être doté d’une chance inhabituelle car, l’un dans l’autre, Harahap avait énormément de veine d’être en vie. Le Mesan savait toutefois qu’il s’était révélé très utile à Aldona Anisimovna et Isabelle Bardasano. Quoique l’opération Monica eût connu un échec spectaculaire, Harahap y avait joué son rôle de manière impeccable et il avait critiqué sa performance avec la même honnêteté foncière que celle des autres. Il n’était pas mesan mais des agents de son professionnalisme et de son habileté – et de sa jugeote – étaient rares, aussi Bardasano, qui n’hésitait jamais à employer des talents étrangers fiables, avait-elle racheté son contrat à la Gendarmerie presque avant que les décombres de Monica eussent achevé de fumer.

Savoir où étaient enterrés tous les cadavres du secteur de Madras faisait d’Harahap un auxiliaire particulièrement précieux pour Ottweiler, raison pour laquelle il s’était intégré à l’équipe de ce dernier en Meyers. Bien sûr, le faire travailler dans le monde capitale de ses anciens terrains de chasse présentait quelques inconvénients. En fait, Hongbo Junyan voyait cette relation d’un assez mauvais œil, mais Ottweiler avait déjà fait la preuve de qui commandait et toutes les objections que pouvait entretenir le vice-commissaire étaient restées muettes.

« Je suppose que vous faites référence au départ de l’intrépide amiral Byng ? lâcha le Mesan, et Harahap hocha la tête.

— Il vient d’opérer sa translation pour la Nouvelle-Toscane, dit-il.

— Et ça n’est pas trop tôt », marmonna Ottweiler. Harahap ne fit pas mine de s’en rendre compte, ce qui était une nouvelle preuve de son intelligence et de sa discrétion, songea son patron, avant de reprendre : « Merci, Damien.

— Aurez-vous encore besoin de moi cet après-midi ? demanda l’ex-gendarme.

— Non. En tout cas, pas ici. Tout bien considéré, il serait sans doute utile que vous retourniez discuter avec vos contacts de la Gendarmerie. Essayez de savoir de quel œil les Solariens voient ce qui se passe en Nouvelle-Toscane.

— Aucun problème », acquiesça Harahap. Puis il sortit et referma délicatement la porte derrière lui.

Ottweiler fixa cette porte close, songeant à celui qui venait de la franchir et à tout ce qu’il représentait.

Damien Harahap avait été un des meilleurs agents de terrain que la Gendarmerie solarienne eût jamais recrutés et formés, mais il n’avait jamais éprouvé de loyauté envers la Ligue. Lui-même né dans les Marges, il s’était échappé à la force des griffes de l’une des planètes remises par la Sécurité aux frontières à l’un de ses clients industriels multistellaires pour être exploitée et pressurée. Il avait accompli cet exploit en se mettant au service de ceux qui avaient retiré à son monde natal liberté et dignité, et cela devait encore parfois le ronger. Si tel était le cas, il n’en avait pas moins accompli un travail remarquable, mais en raison de sa conscience professionnelle, du besoin de se donner tout entier à sa tâche, non d’une quelconque dévotion à ses employeurs. Il s’était toujours vu – avec raison, selon le Mesan – davantage comme un mercenaire étranger que comme un citoyen de la Ligue.

Et ce principe serait le talon d’Achille de la Ligue solarienne, soupçonnait Valéry Ottweiler. Trop des gens qui s’occupaient de maintenir la machine en état de marche étaient comme Damien Harahap : talentueux, ambitieux, souvent impitoyables… et dépourvus de toute loyauté envers la Ligue. Ils jouaient les meilleures cartes à leur disposition, voilà tout, et si quelqu’un leur proposait de changer les règles…

Le Mesan baissa les yeux sur le rapport qu’il étudiait mais ne le vit pas vraiment, trop préoccupé par d’autres sujets.

Il était heureux que Byng fût enfin parti, même si cela avait demandé tout un mois T – plus que le délai maximum acceptable spécifié par ses instructions mais seulement d’un jour ou deux. À moins que ses supérieurs ne fussent bien plus bêtes qu’il ne le pensait, ils auraient prévu une petite sécurité même dans leur délai « maximum ». Et, que ce fût ou non le cas, Ottweiler n’eût pu mieux faire sans se découvrir beaucoup plus et pressurer beaucoup plus fort – de manière beaucoup plus directe – Lorcan Verrochio que ne l’y avait autorisé Isabelle Bardasano.

Il était en outre soulagé que Byng se fût résolu à n’emmener avec lui que deux de ses trois escadres de croiseurs de combat.

Se renversant dans son fauteuil, les lèvres plissées, il siffla des notes sans suite. Il n’était pas censé savoir ce qui se passait pour de bon. C’était évident à la manière dont ses instructions étaient rédigées, les directives de Bardasano libellées. Toutefois, tel Damien Harahap, Valéry Ottweiler était si utile à ses employeurs en raison de son intelligence. Une intelligence lui ayant inspiré, ces derniers temps, des réflexions dont il avait pris soin de ne rien laisser paraître mais qui avaient renforcé son opinion de la loyauté fondamentale d’agents comme Harahap.

Ou lui.

Nul ne lui avait dit avec précision ce qui devait se produire en Nouvelle-Toscane mais il ne fallait pas être hyperphysicien pour deviner que ce n’était pas ce qu’attendaient les Néo-Toscans – ou l’amiral Byng. Après la bataille de Monica et ce qu’elle avait démontré quant aux capacités manticoriennes, la seule hypothèse qu’envisageât Ottweiler était qu’on voulût la rééditer avec Joseph Byng dans le rôle de la Spatiale monicaine. Isabelle Bardasano et Aldona Anisimovna étaient trop intelligentes pour s’attendre à une autre issue, aussi était-ce fatalement celle-là qu’elles visaient. D’où une question inévitable : pourquoi ?

Ottweiler se l’était posée et, tandis qu’il la méditait, une idée très troublante lui était venue. Une idée qui lui faisait voir d’un tout autre œil les actes du gouverneur Barregos dans le secteur de Maya. Qui l’amenait à se demander comment un être aussi brillant que lui avait pu manquer les signes qu’il voyait si clairement à présent.

Poussant sa réflexion, il en était venu à se demander aussi à quoi il avait accordé sa loyauté durant toutes ces années, à quel point les ambitions de ses employeurs s’étendaient plus loin qu’il ne l’avait jamais soupçonné.

Et aussi comment réagirait la Ligue solarienne en découvrant les véritables inconvénients de l’emploi de mercenaires pour se protéger.

 

« Tu sais, père, quand tu nous as soumis ta grande idée, au début, je me suis vraiment posé des questions à propos de ton emprise sur la réalité. J’ai même failli le dire, mais à présent…»

Benjamin Detweiler, debout près de son père dans le salon luxueux d’un yacht privé, regardait l’écran de visualisation haute définition.

« Vraiment ? » Albrecht jeta un coup d’œil ironique à son fils. « Et tu as changé d’avis ? Tu te rappelles qu’un de tes devoirs est de me prévenir si tu crois que je perds les pédales, hein ?

— Oh, certainement. » Benjamin gloussa. « Le problème est que nul ne connaît réellement les ramifications tentaculaires – pour ne pas dire machiavéliques – qui tournent dans ta tête. Parfois, il nous est un peu difficile, de l’extérieur, de faire la différence entre les coups de génie et les folies.

— Ton respect filial me bouleverse », fit sèchement son père, et le jeune homme s’esclaffa à nouveau. Cela dit, songea Albrecht, il y avait une part de vérité dans ce commentaire. D’ailleurs, c’était souvent le cas, avec Benjamin. De tous ses « fils », c’était sans doute celui qui oserait le plus franchement lui dire qu’il prenait une tangente dangereuse s’il le pensait.

Probablement parce que c’est celui qui me ressemble le plus, raison pour laquelle je l’ai choisi pour gérer l’aspect militaire des opérations, après tout. Les yeux du vieux Mesan se fixèrent à nouveau sur l’écran. Et, jusqu’ici, nous pouvons tous être fiers de lui. Bon, de lui, de Daniel et de sa petite boutique des merveilles.

À dire vrai, les images qui se déroulaient sur l’écran n’étaient pas si palpitantes… à moins que l’on ne sût ce qu’on voyait, bien sûr. Albrecht n’avait pas besoin de se trouver là, à bord du yacht de Benjamin, pour observer la situation de si près. Il aurait pu disposer exactement de la même imagerie dans la sécurité de son propre bureau. Toutefois, il savait parfaitement ce qu’il voyait : six ans T de préparation et d’effort, de sueur et de labeur, d’investissements énormes et d’une encore plus énorme patience exercée par des générations entières qui ne pouvaient se trouver ici avec lui, bouillonnaient dans la moelle de ses os tandis qu’il observait la scène. Jamais il n’aurait pu rester à l’écart : il avait besoin de se trouver physiquement aussi près que possible des vaisseaux de Baie des huîtres et, si c’était illogique, il ne s’en souciait qu’à peine.

Albrecht regardait partir les gigantesques cargos. Ce n’étaient pas les plus gros de la Galaxie, loin de là, mais c’étaient tout de même de grands vaisseaux bien solides, chacun pesant au moins quatre millions de tonnes, et ils avaient été modifiés avec soin pour tenir leur rôle du moment. Les baies de chargement étaient bien plus grandes qu’à l’ordinaire, et les soutes, derrière ces baies, configurées pour fournir des nids douillets aux vaisseaux éclaireurs de classe Fantôme, à peu près aussi gros que des frégates, qu’elles dissimulaient.

Ces éclaireurs étaient une nouveauté absolue en matière de guerre interstellaire et il aurait voulu en posséder plus – des centaines. Mais ce n’était pas le cas. S’il avait disposé de quelques mois supplémentaires – un ou deux ans T – pour se préparer, il aurait été bien plus satisfait.

Mais on en a assez, se dit-il presque farouchement, en laissant ses yeux glisser vers la deuxième moitié de Baie des huîtres.

Les bâtiments d’assaut de classe Requin étaient bien plus volumineux que les éclaireurs du commodore 0stby et du commodore Sung. Tout poseur de capsules devait l’être, encore qu’il s’agît là de prototypes dont on ne possédait que vingt-huit représentants, répartis entre la Première Force d’intervention de l’amiral Topolev et la Deuxième Force d’intervention, bien plus réduite, de l’amiral Colenso. Des unités notablement plus grandes, équipées de soutes plus vastes, étaient à l’étude – travaux en grande partie motivés par l’expérience que Benjamin et ses équipes avaient acquise en travaillant avec les vaisseaux commandés par Topolev et Colenso. Certaines étaient même en tout début de construction. Encore une fois, Albrecht regretta de n’avoir pu attendre que ces vaisseaux-là fussent disponibles en grand nombre. Mais la clef de toute l’opération était le minutage, et les deux amiraux avaient assez de puissance de combat pour accomplir la mission qui leur était confiée.

Le vieux Detweiler n’était pas aussi spécialiste que Benjamin des questions militaires, mais même lui estimait que les Requins avaient l’air subtilement anormaux. Bien qu’ils fussent encore trop loin pour être visibles à l’œil nu, le grossissement de l’écran les faisait paraître tout proches et mettait en évidence le fait qu’ils étaient dépourvus de la fameuse « tête de marteau » des bâtiments de guerre. En fait, leur ligne tout entière était anormale, comme si leurs concepteurs avaient appliqué un cahier des charges radicalement différent de celui de tous les autres constructeurs de la Galaxie.

Ce qui était le cas.

Les vaisseaux d’assaut pivotèrent lentement puis, comme une seule unité, s’élancèrent dans les profondeurs insondables de l’espace. Et cela aussi était anormal. La torsion de la lumière exercée par les bandes gravitiques rendait invisible le vaisseau en leur sein, sauf selon un angle bien précis. Mais il n’y avait aucune distorsion autour de ces vaisseaux-là, rien pour tordre et brouiller les ondes lumineuses, parce qu’ils n’utilisaient pas de bandes gravitiques.

Et ça va faire une très mauvaise surprise aux Manties et à leurs amis ! songea Albrecht, féroce.

Il fixa encore l’écran quelques instants puis se secoua et prit une profonde inspiration.

« Eh bien, voilà, dit-il. Je suis fier de toi, Ben. » Il serra l’épaule de son fils. « Je songe parfois que je ne vous le dis pas, à toi et aux autres, aussi souvent que je le devrais, mais c’est vrai. Je sais quelle pression je t’ai imposée en décidant d’avancer Baie des huîtres. Mais je savais aussi que si quelqu’un pouvait l’organiser et l’exécuter dans un pareil laps de temps, c’était toi.

— La flatterie te mènera où tu voudras, père », dit Benjamin en souriant, mais Albrecht savait que sa sincérité avait été reconnue. Il serra à nouveau l’épaule de son fils puis secoua la tête.

« Maintenant, je ferais mieux de rentrer à la maison. Je suis sûr que j’ai eu du courrier entre-temps, et ta maman a prévu quelque chose de spécial pour le dîner, ce soir. Elle ne m’a pas dit quoi et je ne le lui ai pas demandé. Parfois, j’ai un peu peur de le lui demander, d’ailleurs : je détesterais me dire qu’elle mélange ses livres de cuisine et ses carnets de notes du labo. »

Cette fois, Benjamin éclata de rire. Évelina Detweiler, l’une des plus grandes chercheuses en biosciences de l’Alignement, spécialisée dans les bioarmes, travaillait en étroite collaboration avec Everett, le frère de Benjamin, et Renzo Kyprianou. Or, contrairement à son époux, toujours concentré sur la tâche du moment, elle n’était que trop souvent l’archétype du « savant distrait ».

« Quoi qu’elle envisage de me faire manger, toutefois, tu auras intérêt à être là aussi, reprit Albrecht en considérant un Benjamin hilare. C’est un dîner spécial pour fêter le lancement de Baie des huîtres, et j’ai cru comprendre que, d’une manière ou d’une autre, il y aurait des fruits de mer. Alors viens. Dix-neuf heures trente tapantes. Et pas d’excuses, mon jeune ami.

— Bien, père », répondit humblement Benjamin.

 

« Bon, fit Augustus Khumalo, lugubre. Pour une fois, je regrette que nous ne nous soyons pas trompés.

— Si vous préférez avoir tort, Augustus, ne vous inquiétez pas trop, dit la baronne de Méduse avec un sourire en coin. Je suis sûre que nous commettrons assez d’erreurs pour vous satisfaire pendant que nous chercherons un remède à la situation.

— Je sais bien ce que j’ai envie de faire, moi, marmonna Henri Krietzmann, juste assez fort pour être entendu, et Joachim Alquezar lui lança un coup d’œil réprobateur.

— Même si l’action directe exerce un attrait primitif, surtout en des moments pareils, ce n’est pas toujours le meilleur choix, Henri. D’ailleurs, il faut tenir compte d’un petit détail appelé Édit éridanien, et je crains qu’un bon vieux bombardement cinétique de la Nouvelle-Toscane ne soit hors de question.

— Voilà qui est parler en véritable aristocrate efféminé », renvoya Krietzmann avec un clin d’œil, malgré la tension du moment. Alquezar eut un petit rire. Son alacrité momentanée disparut toutefois vite et il secoua la tête avant de se tourner vers Méduse.

« J’admets n’avoir aucune idée de ce que cet incident doit leur faire gagner », dit-il en laissant courir un doigt sur la note diplomatique imprimée qui reposait devant lui, sur la table de conférence, près de sa copie du rapport du capitaine Denton.

« C’est au moins en partie évident, monsieur le Premier ministre, dit Grégor O’Shaughnessy. Je sais qu’il faut cinq jours de moins pour gagner Fuseau depuis la Nouvelle-Toscane que depuis Péquod, mais que le vilaingramme de Vézien soit arrivé moins de vingt-quatre heures après le rapport de Denton en dit long. Même si ce capitaine Séguin a laissé les cargos voyager seuls, il lui a fallu presque cinq jours et demi pour arriver chez lui à bord de son croiseur lourd. Ce qui signifie que les Néo-Toscans ont mené l’enquête dont parle Vézien, discuté de l’attitude à adopter et envoyé ce fichu message en moins d’un jour T. Combien connaissez-vous de gouvernements qui pourraient faire ça en partant de zéro ?

— Aucun, répondit Alquezar, sombre. Pas s’il y a vraiment une enquête à mener, en tout cas.

— Je pense qu’on peut considérer comme acquis qu’il n’y en a pas eu besoin », intervint Michelle Henke, à la droite de Khumalo, son rauque contralto bien plus lugubre qu’à l’ordinaire.

Méduse se tourna vers elle et n’aima guère ce qu’elle vit. Michelle était revenue en Fuseau depuis moins d’un mois T, et il était évident que les pertes considérables subies par la Flotte lors de la bataille de Manticore lui avaient porté un coup terrible.

Évidemment ! se reprocha la baronne. Combien de ces gens connaissait-elle personnellement ? Combien de ses amis ont-ils été tués ? En outre, elle est officier de la Flotte de la Reine – la flotte qui était censée empêcher quiconque de jamais lancer une attaque pareille contre le système mère.

Et même si rien de tout cela n’avait été vrai, songea-t-elle encore, Michelle était le commandant de la Dixième Force, qui avait officiellement pris du service à l’arrivée en Fuseau d’Aivars Terekhov – Sir Aivars Terekhov, se rappela-t-elle – et de son escadre de croiseurs. En tant que tel, elle n’était que trop consciente de l’effet que les pertes subies par la Flotte royale manticorienne produiraient sur la disponibilité des forces dans le Talbot. Il était très possible – voire inévitable – que beaucoup des vaisseaux devant leur parvenir soient retardés ou affectés en permanence à d’autres devoirs, tandis que l’Amirauté tenterait frénétiquement de combler les trous creusés par la bataille de Manticore.

Tout cela rendait le minutage de la petite opération néo-toscane, quel qu’en fût le but, encore plus… regrettable.

« C’est comme s’ils avaient déjà su ce qui s’est passé en Manticore, non ? » fit Terekhov, réfléchissant à voix haute, en un écho inquiétant des pensées de Méduse. Il occupait un fauteuil confortable près d’un coin du bureau de la baronne, le ruban bleu et blanc tout neuf de sa MPC en tête de la « batterie de cuisine » ornant sa poitrine.

« Ne commençons pas à leur attribuer des pouvoirs surnaturels, Aivars, dit Michelle.

— Oh, je m’en garderais bien, madame. » Terekhov eut un bref sourire. « Il est juste particulièrement frustrant que ceci se produise en ce moment.

— Alors, ça, c’est ce que j’appelle un chef-d’œuvre de l’euphémisme, Sir Aivars, intervint Bernardus Van Dort, ironique.

— Mettez ça sur le compte de mes années aux Affaires étrangères, répondit le commodore. Et, puisqu’on en est là, ces mêmes années font retentir en moi un concert de sonnettes d’alarme. Comme Grégor vient de le remarquer, toute cette histoire pue terriblement. Il y a « machination » marqué dessus en grosses lettres fluo et je n’aime aucune des raisons que j’ai trouvées pour l’expliquer. Joachim et vous connaissez ces gens-là bien mieux que moi, Bernardus. Est-ce qu’ils sont assez bêtes pour croire qu’on ne remarquerait pas le peu de temps qu’il leur a fallu pour nous envoyer leur maudit message ?

— Ma foi, ils ont été assez bêtes pour envoyer Andrieaux Yvernau à l’Assemblée constituante, donc on peut se poser des questions, non ? remarqua Van Dort. S’ils espéraient vraiment qu’il en sorte une Constitution, ce n’était pas un choix très inspiré. Mais, en réponse à votre question, non, aucun d’entre eux – à part sans doute Yvernau – n’est idiot à ce point-là. Ils savent forcément qu’il n’y a aucune chance que nous manquions cette question de délai. Ça signifie qu’ils s’en fichent. Cette note ne nous est pas vraiment adressée. Elle est destinée à quelqu’un d’autre.

— Exactement, acquiesça Terekhov, tandis que ses yeux bleus balayaient la table avant de revenir se poser sur Joachim Alquezar et la baronne de Méduse. C’est Monica bis. Je ne sais pas comment les pièces sont censées s’emboîter cette fois-ci mais la Nouvelle-Toscane est autant l’outil d’un troisième larron que l’était Monica. Et, comme dit Bernardus, la mise en scène de ces incidents est destinée à quelqu’un d’autre. Un seul d’entre vous doute-t-il de l’identité du quelqu’un en question ?

— Les Solariens, bien sûr, dit Alquezar. Quoi qu’ils aient en tête, les Néo-Toscans projettent de faire appel à une « puissance extérieure impartiale » afin de… servir de médiateur dans une crise à l’évidence provoquée par l’Empire stellaire pour de sinistres motifs.

— Je commence à regretter que nous n’ayons pas envoyé Chatterjee relever Denton dès qu’il est arrivé avec ses Roland, soupira Khumalo en passant les doigts de sa main droite dans ses cheveux en un geste las peu caractéristique.

— Je ne crois pas que ça aurait fait la moindre différence, monsieur », dit Terekhov.

Comme l’amiral le regardait avec curiosité, il fit d’une main le geste de jeter quelque chose.

« Tout d’abord, il me semble que vous n’aviez pas d’autre choix que de geler les mouvements et les déploiements des vaisseaux, au moins jusqu’au retour en Fuseau de l’amiral du Pic-d’Or, en attendant d’avoir une idée de la manière dont les événements de Manticore vont affecter la disponibilité des forces dans le Quadrant. Avec la meilleure volonté du monde, je ne vois pas comment vous auriez pu prendre une autre décision. Ensuite, quoi que préparent ces gens-là, il est sûr qu’ils exécutent un plan bien précis depuis le début. Je ne les vois pas agir différemment sous prétexte que le commodore Chatterjee aurait été présent avec une demi-douzaine de Roland à la place du capitaine Denton avec une seule pauvre boîte de conserve.

— À moins que la présence d’une demi-douzaine de Roland ne les ait convaincus de la folie de leurs actes, objecta Michelle.

— Si je puis me permettre, madame, pour peu qu’ils sachent compter jusqu’à vingt sans enlever leurs chaussures, ils savent que la Flotte de Nouvelle-Toscane, dans toute sa splendeur, ne devrait pas chercher des poux à la FRM. Poster plus de contre-torpilleurs en Péquod n’aurait pas changé la perception de l’équilibre des forces. »

Michelle hocha lentement la tête. Terekhov avait raison, bien sûr, et cela ne la rendit que plus heureuse de les voir revenus dans le Quadrant, lui et son jugement. C’était d’ailleurs, pour le moment, la seule chose dont elle fût heureuse.

« Très bien. » Méduse fit le tour de la table du regard, tandis que sa voix ferme et tranquille emportait l’attention de tous. « Ce que j’entends, c’est un consensus selon lequel la Nouvelle-Toscane sert de façade à un ou plusieurs groupes inconnus, quoique je nous soupçonne de pouvoir mettre un nom sur au moins l’un d’entre eux en faisant un effort. Je nous crois aussi d’accord pour dire qu’en ce moment ils ont l’avantage de savoir ce qu’ils cherchent à faire, alors que nous n’en avons pas la moindre idée. Malheureusement, je ne vois pas d’autre solution que de répondre assez fermement à ce qu’ils ont déjà fait.

— J’aimerais avancer une petite mise en garde, milady, dit O’Shaughnessy, avant de continuer, sur l’invitation de la baronne : Je ne peux qu’être d’accord avec vos propos, mais nous devons garder à l’esprit qu’une réaction musclée est peut-être exactement ce qu’ils attendent.

— C’est possible, admit Méduse. Mais je ne vois pas d’autre choix. Nous ne pouvons pas les ignorer alors que leur Premier ministre nous envoie des messages officiels accusant une de nos pinasses d’avoir délibérément détruit un vaisseau marchand néo-toscan avec tout son équipage – et, par extension, nous accusant de mentir plutôt que d’admettre la responsabilité du capitaine Denton. Nos analyses des données prouvent que rien de tel ne s’est produit mais nul n’a d’indices à étudier, en dehors de nous et des Néo-Toscans. Autant que ça me déplaise, il y aura donc une bataille pour la crédibilité, pas une dispute qui pourrait se résoudre en présentant des preuves devant un tribunal interstellaire. Si c’est le cas, il est hors de question de leur permettre d’établir leur version des faits sans la contester. »

Tous les officiers hochèrent sobrement la tête. Ils avaient confié les données de capteurs fournies par le capitaine Denton avec son rapport à leurs ordinateurs et simulateurs tactiques, bien plus performants que ceux du Reprise. Eux aussi, hélas ! avaient leurs limites. Comme l’avait dit Denton, on ne disposait pas d’autant de données qu’on pouvait le souhaiter. Le Reprise n’était qu’un contre-torpilleur et ses capteurs gardaient l’œil sur tout un système stellaire. Rien ne l’ayant averti qu’il lui fallait surveiller en particulier l’Hélène Blondeau, aucune de ses plateformes déployées n’avait regardé dans la bonne direction au bon moment. Ce dont on disposait provenait presque entièrement des capteurs du bord, dont l’attention n’était pas non plus concentrée sur le cargo néo-toscan.

Malgré tous ces inconvénients, il était apparu très clairement aux analystes que Denton ne s’abusait pas. L’Hélène Blondeau avait été détruit par une explosion interne. Ou, pour être plus précis, par huit – plutôt que les sept identifiées par le capitaine – détonations simultanées, réparties dans son volume de manière équidistante. Il ne s’agissait ni de la succession d’explosions se propageant depuis un point initial qu’aurait produite une catastrophe « naturelle » concevable, ni du résultat d’un tir d’énergie ou de missiles frappant la coque. La seule manière dont autant d’explosions avaient pu se produire simultanément dans un vaisseau de cette taille était le placement minutieux de charges de sabordage. Il n’y avait aucun doute dans l’esprit des analystes : les Néo-Toscans avaient fait sauter leur propre vaisseau.

« Je ne vais pas remettre nos analyses aux journalistes, reprit Méduse. Je suis tout à fait sûre qu’elles sont exactes, mais dire qu’ils ont fait ça eux-mêmes ne passerait pas bien dans la presse. La défense façon « C’est celui qui le dit qui y est » paraît faible dans le meilleur des cas, surtout quand elle se fonde sur une analyse discutée d’informations ou de données incomplètes. D’ailleurs, quiconque a imaginé cet épisode sait que nos relations diplomatiques avec Havre – qui ne s’arrangent pas, à présent que nous les accusons d’avoir saboté le sommet et qu’ils nient être coupables des tentatives d’assassinat – vont rendre cette vérité particulièrement criante dans notre cas.

» Néanmoins, il est impératif d’affirmer clairement, sans équivoque, que nous ne sommes en aucun cas responsables de ce qui s’est produit. Nous pouvons fournir nos données de capteurs et les résultats de notre enquête interne pour souligner notre innocence, sans accuser quiconque. Il le faut, afin que notre son de cloche soit aussi clair et net que la version néo-toscane des événements. Nous devons en outre procéder comme procéderait toute nation stellaire innocente agissant de bonne foi. Donc répondre directement au message de Vézien.

— De quelle manière, milady ? demanda Alquezar.

— En envoyant un message en retour. Un message disant clairement que nous rejetons les accusations, décrivant en détail – avec les enregistrements du capitaine Denton pour corroborer nos descriptions – ce qui se passe vraiment en Péquod et exigeant une explication du comportement de plus en plus provocateur des Néo-Toscans.

— Vous pensez envoyer ça par les canaux diplomatiques normaux, milady ? »

Méduse lui lança un sourire évoquant distinctement un requin.

« Ils ont dépêché leur messager gouvernemental officiel en Fuseau pour s’assurer que nous recevions leur courrier, amiral. Le moins que nous puissions faire est leur faire parvenir notre réponse tout aussi vite. Je pense qu’Amandine Corvisart ferait une excellente représentante et le commodore Chatterjee un impressionnant facteur.

— Ça pourrait être considéré comme une provocation, milady, remarqua O’Shaughnessy, avant d’expliciter son propos quand la baronne se tourna vers lui. Ils ont envoyé un messager désarmé. Si nous envoyons une escadre de contre-torpilleurs, ou même une seule division, pour porter notre réponse, ça pourrait facilement passer pour de la « diplomatie de la canonnière ».

— On aurait l’air de déclarer qu’ils ont intérêt à la fermer s’ils ne veulent pas qu’on fasse sauter leur misérable petit système stellaire en mille morceaux, monsieur O’Shaughnessy ? fit Khumalo, un peu froid. C’est bien ce que vous voulez dire ?

— Tout à fait, amiral, répondit l’analyste sans frémir. Et je ne critique pas la Spatiale en disant cela. D’ailleurs, je pense qu’une canonnière, voire un croiseur – ou même, de temps en temps, une escadre de croiseurs de combat… (il lança à Michelle un sourire en coin) constituent des instruments diplomatiques légitimes. Je signale simplement que, dans le cas qui nous occupe, nous avons affaire à des gens qui cherchent déjà à nous provoquer. Qui nous attribuent la destruction de leurs cargos. En donnant l’impression de les menacer, nous pourrions faire leur jeu.

— J’y ai songé, Grégor, dit Méduse avant que Khumalo pût répondre, et vous n’avez pas forcément tort. Cela dit, je pense qu’en l’occurrence une petite démonstration de force est indiquée. Je suis sûre que le commodore Chatterjee se montrera professionnel sans provocation et je sais qu’Amandine fera preuve de fermeté sans recourir à de vraies menaces. Mais il est impensable qu’une authentique puissance interstellaire telle que nous n’accompagne pas un pareil message par une démonstration de force modérée. De quelque manière qu’il soit libellé, il accusera les Néo-Toscans d’avoir délibérément provoqué un incident entre nos nations. Quant à eux, s’ils affirment que nous avons détruit un cargo et tué tout un équipage, ils nous accusent même d’un acte de guerre ouverte. Si nous ne répondons pas avec assez de fermeté pour les avertir qu’il existe une limite à ne pas dépasser, nous nous écartons des paramètres normaux – et acceptés – des réactions de grandes puissances dans un cas pareil.

— Et si leur plan, comme dit le commodore Terekhov, supposait que nous réagissions en fonction de ces paramètres normaux et acceptés, milady ?

— Je ne suis pas dans leur tête, Grégor, soupira le gouverneur impérial. Alors soit je reste assise ici, paralysée par des suppositions et des contre-suppositions, soit je fais de mon mieux. Tant que nous respectons les paramètres en question, sans agiter de gros gourdins d’un côté en ayant l’air effrayés de l’autre, nous serons dans la meilleure position possible quand cette affaire passera enfin devant le tribunal de l’opinion publique. Ça ne sera peut-être pas grand-chose mais c’est ce que nous pouvons faire de mieux. Si la Nouvelle-Toscane est décidée à pousser le bouchon, nous ne pouvons pas l’en empêcher. Et, s’il en résulte un incident vraiment violent, il en résultera un incident vraiment violent, nous ferions mieux de l’accepter tout de suite. En attendant, nous allons agir en nation stellaire civilisée rejetant une allégation ridicule. Ça ne pourra pas faire de mal et – qui sait ? – cela sera peut-être même utile.

— Vous avez raison, milady, dit Michelle, dont l’expression se durcit. Je ne désire aucun « incident violent » avec ces gens-là, et Dieu sait que la dernière chose dont on a besoin c’est d’une réédition de Monica ! » Elle lança un sourire tendu à Khumalo et Terekhov. « Je pense que vous avez remarquablement bien agi là-bas, tous les deux, ne vous méprenez pas. Mais nous savons tous combien la situation se serait envenimée si une force d’intervention de la Sécurité aux frontières était arrivée avec les yeux injectés de sang. Ç’aurait déjà été grave avant que Havre n’attaque le système mère. À présent, en plein déséquilibre stratégique, le mot « désastreux » monte aux lèvres.

» Malgré cela, ou peut-être même à cause de cela, je crois qu’il faut bien faire comprendre aux Néo-Toscans que, comme dit madame le gouverneur, il existe une limite à ne pas dépasser. Il est peut-être souhaitable de le leur rappeler : aussi mauvais que puisse être un nouveau Monica pour nous à long terme, cela serait diablement plus mauvais pour eux à court terme ! Et je crois important aussi d’expliquer aux Solariens que nous comptons être maîtres en notre logis. N’oublions pas que les incidents qu’on nous accuse de fomenter ont lieu en Péquod, et que Péquod, aux dernières nouvelles, fait partie de l’Empire stellaire de Manticore. On a introduit un vaisseau de guerre néo-toscan en territoire manticorien, et on nous communique les conclusions d’une commission d’enquête néo-toscane sur des événements s’étant déroulés dans un système stellaire manticorien, commission où n’était présent aucun de nos témoins ou enquêteurs. C’est une violation de notre souveraineté et nous ne pouvons pas la laisser passer. Surtout si la Sécurité aux frontières regarde par-dessus l’épaule de quiconque orchestre ça.

— J’estime que ce sont deux très bons arguments, amiral, dit Méduse. Bien sûr, c’est sans doute parce qu’ils me sont déjà venus. Quoi qu’il en soit, je désire procéder ainsi. Je vous laisse le soin, à vous et à l’amiral Khumalo, de rédiger les ordres du commodore Chatterjee. C’est votre domaine de compétence, pas le mien. J’aimerais toutefois en être mise au courant avant qu’il ne parte pour la Nouvelle-Toscane. En attendant, je vais m’entretenir avec Amandine. Je ne compte pas me montrer trop agressive dans mon message à Vézien, mais j’ai l’intention d’affirmer que la Nouvelle-Toscane se heurte à l’Empire stellaire de Manticore, pas au système indépendant de Péquod ni à une entité politique floue susceptible de naître un de ces jours. Elle se heurte à une nation qui existe bel et bien et dont elle n’a vraiment, vraiment pas intérêt à se faire un ennemi déclaré. »

L'univers d'Honor Harrington - L'Ennemi dans l'Ombre T02
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